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10 avril 2026

« Son nom est Mystère ! », 1ère partie

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Le texte :


Ils ont atteint la chute du plateau. À présent, la descente. Grandiose. Partout, la forêt. À l’horizon, une tranche de bleu, le lac.

La descente est escarpée. Prudemment, il remet sa monture au pas, tout en redoublant d’attention. Son jeune étalon gris est loin d’être une monture facile. Vif, anxieux, une feuille au vent, un bruit imprévu, n’importe quoi, peuvent déclencher un mouvement violent, ou même un début d’emballement, parfois difficile à contrôler. Ce n’est pas l’emballement qu’il faut craindre, au moins tant que le galop reste en ligne droite. Le réel danger : arrêt brusque, ou pire, brutal changement de direction, aussi violent qu’imprévisible. L’étalon s’emballerait-il sur une rampe aussi abrupte ? Il lui semble entendre la voix de son ami : 

– Aucun doute. Ce cheval est complètement cinglé. Ou tu te décides à faire ce que tu dois faire, ou il finira par tuer quelqu’un. Toi ou un autre. J’ai trop d’expérience pour ne pas être sûr de mon diagnostic. Ce genre de folie, ça ne se guérit pas, jamais. 

Il savait que son ami se trompait rarement. Mais il avait remis de décider. Procrastination ? Entêtement ? Dans l’attente, il a, au moins provisoirement, prolongé le programme du dressage et d’éducation. Avec malgré tout quelques progrès. 

– Si tu choisis de t’entêter, et bien que toi et moi, soyons en principe opposés à cette méthode, je te conseille un enrênement à l’allemande. C’est un enrênement sévère, contraire à nos principes d’équitation, mais, pour ce cas particulier, je ne vois pas d’autre solution.

Conseil qu’il avait suivi, et qu’il suit aujourd’hui encore.

La descente semble devoir se dérouler à peu près dans le calme, le cheval se sortant habilement d’un terrain pourtant difficile. Mais, à mi-pente, signes évidents de nervosité : l’animal a-t-il décelé quelque menace devant lui ? Le cavalier scrute le sentier, et soudain, il la voit, ou plutôt, la devine. En bas, à l’issue de la descente, sur le bord du sentier, une silhouette féminine, à peine visible, sans doute assise au milieu d’un tapis d’herbe. De la voix et à l’aide d’un tapotement sur l’encolure, il rassure sa monture, qui s’apaise quelque peu.

On avance, la silhouette est de plus en plus nette. Une jeune femme ou une jeune fille ; elle n’est pas assise, mais allongée dans l’herbe. Robe longue, tissu léger, motifs fleuris, charmant tableau. L’étrange apparition ne semble pas se rendre compte de leur arrivée. Elle ne regarde pas dans leur direction, et ne détourne pas le regard vers eux. Est-ce qu’elle dort ? Pour éviter de la surprendre, quand ils ne sont plus qu’à quelques pas, il hèle doucement. Pas de réponse. Ils sont maintenant à la hauteur de l’apparition. Toujours aucune réaction. La jeune femme dort-elle, est-elle seulement en vie, a-t-elle besoin d’assistance ? Embarrassé, il ne sait trop quel parti prendre. Il repère un arbre, proche du sentier. Il pourrait descendre de cheval, et attacher sa monture au tronc, en utilisant l’une ou même les deux rênes. Mais c’est prendre un sérieux risque. Les rênes utilisées de cette façon ne sont pas une solution fiable : que quoi que ce soit vienne affoler l’étalon, celui-ci pourrait plus ou moins facilement se libérer, s’emballer et s’enfuir. Mais descendre et garder les rênes dans la main l’obligera à ne pas trop s’approcher de la gisante, qu’il est plus sage de garder hors de portée de mouvements violents, toujours possibles, de l’étalon.

Finalement, il se trouve dispensé de choisir : la jeune fille dans l’herbe tourne légèrement la tête vers eux, semblant prendre conscience de leur présence.

– J’ai besoin d’aide ! Est-ce que vous voulez bien m’aider ?

Voix lointaine, presque un chuchotement. 

Il la rassure, il est prêt à faire ce qu’elle voudra. 

– Je ne peux pas supporter la chaleur. La chaleur, pour moi, une mortelle ennemie. Je suis sortie très tôt, ce matin, il faisait encore frais, c’était très agréable. Mais ici, la température montre très vite, je me suis laissée surprendre. 

Elle dit vrai, il fait chaud, très chaud, tout le monde est plus ou moins en nage. Le cheval, lui aussi, présente de nombreuses traces de transpiration. 

– Quand j’ai pris conscience qu’il faisait chaud, il était déjà trop tard, je ne pouvais plus marcher. Je ne peux plus marcher. Bien sûr, cela va vous paraître invraisemblable, mais encore quelques instants, et je vais m’évaporer, ce n’est pas une image, je vais m’évaporer. 

Très jolie. De longues boucles lui viennent jusque sur la poitrine. Et sa voix. Une voix lointaine, juste un peu rauque, un peu essoufflée, une voix parfaite pour exiger de l’aide. 

– Je vous parle. On dirait que vous ne m’écoutez pas ; ou que vous ne comprenez pas ! Malheureuse que je suis ! Un homme comme venu du ciel, je pense, il va me sauver. Et puis non, pas de salut, je suis tombée sur un abruti qui ne comprend rien à rien. 

Le rouge lui monte au front. La jeune femme a raison. Elle crie au secours, et lui, il reste les bras ballants, seulement occupé de l’effet produit sur lui par la merveilleuse apparition. 

– Excusez-moi ! Qu’attendez-vous de moi ?  

Elle s’est un peu redressée, appuyée sur un coude. 

– Vite, vite, il faut me conduire à la maison, ce n’est pas très loin, ce n’est pas loin du tout. Je n’ai pas marché tant que cela pour arriver ici. Chez moi, il y a la climatisation. Dix minutes de climatisation et je suis sauvée. Vous avez un cheval, est-ce qu’il galope vite, votre cheval ? 

Il la rassure, son cheval peut aller vite, et même très vite. Il faut seulement prendre garde, c’est encore un poulain, son éducation n’est pas achevée. 

– Attrapez ma main, avec votre appui, je dois pouvoir me relever. Ensuite, vous m’aiderez à monter en croupe. Ne vous inquiétez pas, quand je ne suis pas malade, je suis excellente cavalière. Je peux monter des heures durant, sans fatigue. 

Il pousse le cheval auprès de la gisante, et s’inclinant sur le côté, il saisit la main tendue de cette dernière. Un instant plus tard, la voilà en croupe derrière lui. Hasard ou sentiment de nécessité, l’étalon est demeuré presque paisible. Aussitôt, il met la monture ou pas.

– Suivez le chemin, jusqu’à la prochaine bifurcation, et là, vous prendrez sur la gauche, nous serons alors très proches de la maison. Mais je vous en supplie, quittez le pas, prenez le galop, même un galop rapide… Nous n’avons pas beaucoup de temps. 

– Vous ne me tenez pas. Si je galope, vous allez tomber.

– Je tiens la selle, ça me suffit tout à fait. Je vous ai dit, je suis bonne cavalière.

Ils prennent le galop ; le cheval, sans doute fatigué par leur précédent parcours, ne donne aucun signe d’emballement. Quant à la jeune femme, elle a dit vrai, elle semble se débrouiller derrière lui avec la plus grande aisance. Ne serait-ce l’angoisse de l’urgence, une course des plus agréables.

Plus tard, il a pris conscience d’une étrangeté qu’il n’avait pas clairement remarquée pendant la course : malgré la chaleur, la main qu’on lui avait tendue était anormalement froide, presque glacée. Plusieurs fois, les mouvements du galop ont plus ou moins rapproché le buste de sa passagère de son dos, contact très léger, certes, mais suffisant pour s’en rendre compte : ce n’est pas seulement la main qui donnait l’impression d’être glacée, mais peut-être bien l’ensemble du corps.

Le croisement annoncé, l’étalon prend sur la gauche, comme il le lui demande. Quelques foulées plus tard, une clairière sous les arbres, une jolie maisonnette, ils y sont.

– Appelez, lui demande la jeune femme derrière lui. Criez, criez fort ! On viendra nous aider. 

Il crie, la porte s’ouvre, un couple apparaît. Personne ne parle, l’homme est déjà sur eux : il reçoit dans ses bras, la jeune fille qui s’y est laissé tomber. Sans attendre, l’homme court vers l’intérieur de la maison, portant son fardeau avec une étonnante facilité. 

La femme s’approche, tend la main, le geste inquiète l’étalon qui fait un écart brusque, manquant de la toucher.

– Vif, votre cheval ! Mais bon, si je comprends bien, il a ramené notre fille ! Que s’est-il passé, comment l’avez-vous trouvée, était-ce loin d’ici ? La maison est climatisée, nous ne nous sommes même rendu compte que la chaleur s’était installée. Notre fille n’est pas raisonnable, elle a si facilement tendance à oublier son état de santé, merci, merci de nous l’avoir ramenée, je ne sais pas vous remercier, je voudrais vous faire entrer, vous servir au moins un rafraichissement, mais il vaut mieux que je m’occupe d’elle, soyez gentil, aujourd’hui nous ne pouvons pas vous recevoir comme nous le voudrions, repassez un autre jour, demain, ou mieux plus tard, dans quelques jours, elle sera remise, et certainement contente de votre visite…

Il comprend, il promet de revenir prendre des nouvelles, tout ira bien maintenant, c’est sûr, la femme ne s’attarde pas et se dirige vers la maison. Elle ouvre la porte, elle ferme la porte, porte close, des rideaux à toutes les fenêtres, pas de bruit, pas de lumière, c’est la maison des secrets, il serait ridicule de s’attarder, il engage l’étalon sur le chemin du retour, l’esprit entièrement occupé du mystère de la fille qui ne supporte pas la chaleur, la robe ample et soyeuse, le mouvement du bras, le sourire sans sourire, la voix murmure, la souplesse de la taille, la main de glace… il ne voit passer ni le temps, ni le chemin, ni les jours qui suivent…

Pourtant, la maison dans les bois l’appelle comme un aimant, mais il résiste, y retourner trop vite le rendrait sans doute importun, puis finalement, n’y tenant plus, il choisit le plus sage de ses étalons, celui qui supportera le plus facilement d’attendre, attaché devant la maison magique…

Il pousse sa monture, il voudrait aller plus vite, l’impatience lui brûle le sang, il retient l’étalon, comment sera-t-il reçu, sera-t-il reçu, la fille rêvée n’est peut-être qu’un rêve, ou une sorte de malentendu, peut-être ne se souvient-elle-même plus de lui, l’a-t-elle seulement regardé, remarqué…

Nichée dans sa clairière, bientôt devant eux, la maison, étonnement sage, dangereusement muette, pas de vie, pas de mouvement… un arbre, malgré la hâte, la longe soigneusement nouée, il est à la porte, une sonnette, peut-être, pas de sonnette, frapper à la porte, il frappe à la porte, pas de réponse, il appelle, silence, le tour de la maisonnette, tout y est sage et bien ordonné, mais aucun signe de vie… maison morte…

La maison est-elle réellement morte, ou morte seulement pour lui ? Parce qu’on ne veut plus le recevoir ? Les parents, bien possible. Le père qui ne dit mot, la mère qui parle trop… Mais la jeune fille ? Elle pourrait, elle aussi, ne plus souhaiter le revoir, mais elle le lui dirait, elle ne se cacherait pas derrière une porte close. Comment peut-il savoir cela ? Il le sait, voilà tout.

L’étalon attaché à son arbre devant la maison l’attend sagement. L’étalon, c’est tout ce qu’il reste de vie dans la clairière. Dénouer le lien, le voilà en selle. Au pas, lentement, un dernier cercle autour de la maison. Vide et silence. Pas le moindre clin d’œil derrière les fenêtres et portes closes. Violente nausée dans la gorge, à peine conscient, il laisse le cheval prendre le chemin du retour. 

Malgré lui, presque contre sa volonté, il retournera plusieurs fois dans la clairière en bas du sentier. Les premières fois, parce qu’il espérait encore, ensuite, par une sorte d’entêtement morbide. Une blessure que l’on s’obstine à gratter, alors même que c’est exactement ce qu’il faudrait ne pas faire.

il y a autre chose. 

– Regarde ! Toutes ces fleurs autour de moi ! Des fleurs sauvages, celles que je préfère ! 

Une petite fille, assise dans l’herbe ; il voit bien quelques fleurs autour d’elle, mais pas tant que cela. 

– Ne reste pas debout, planté comme un dadais. Nous ne sommes pas obligés de flirter, mais viens au moins t’asseoir ! 

Pas une petite fille ; une jeune fille, presque une jeune femme. La chevelure folle, les perles de rire, il la reconnaît, la clairière, l’apparition. Elle raconte, elle plaisante, elle rit presque sans s’interrompre. Qui a le premier pris les mains de l’autre ? Pas lui, en tout cas, il n’aurait jamais eu cette insolence. Pas plus pour le premier baiser, ni ceux qui ont suivi. Des baisers ? Non, pas de baisers. Éveillé, plus de baisers, ni de fleurs, ni de fille, rien. Une présence tellement présente, cependant ! Peut-il entrer quelque part de réalité dans les rêves ?


Son nom est Mystère

Une nouvelle de Michel Georgel

Prochaine partie de la nouvelle à découvrir bientôt !

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