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Le texte :

– Ainsi donc, délaissant pour un instant vos hauteurs solitaires, vous avez risqué une escapade vers nos mornes plaines ?
– Je m’y suis vu contraint : cérémonie funéraire d’un parent. Et pour tout vous dire, un genre de cérémonie que je supporte de moins en moins.
– Vous trouvez cela trop triste ?
– Triste ? Pour un homme de mon âge qui assume son passé et ce qu’il lui reste d’avenir, la tristesse n’a jamais rien d’insupportable. L’insupportable des cérémonies funéraires contemporaines, nullement quelque tristesse que ce soit, mais leur niveau de médiocrité, de niaiseries, leur absence de sublime.
– Précisez ? Que voulez-vous dire ?
– Aussi loin que l’on puisse remonter, les cérémonies funéraires ont toujours exprimé une dimension verticale, un appel profond à la transcendance. Au-delà de la diversité des cultures et des croyances, toutes les sociétés primitives, par exemple, semblent avoir partagé un même projet : l’élimination des dépouilles n’était qu’une question très accessoire des rites funéraires, l’essentiel comme la centralité des cérémonies relevant d’un souci communautaire principal d’accompagner l’âme à rejoindre au mieux le monde des ancêtres. On comprend que, dans une telle perspective, l’individu compte pour peu en tant que tel, mais compte surtout comme trait d’union entre une collectivité et son éternité.

Une dimension verticale prolongée par la suite dans toutes les civilisations. Pour les Égyptiens des pyramides, mais aussi les Aztèques du Mexique, ou les Incas des Andes, comme pour les Grecs ou encore les Romains, la mort était vue comme une simple transition vers la vie éternelle. Chez tous, les cérémonies visaient à assurer le passage du défunt vers l’au-delà, un au-delà qui n’était pas ressenti comme une rupture définitive avec le monde des vivants, au plus une rupture provisoire, qui n’interdisait pas, bien au contraire, telles actions de protection bienveillante…
Partout, chez tous, les cérémonies funéraires s’inscrivaient dans le cadre de rituels rigoureux et respectueux.

Pas d’improvisations, nulle fantaisie, beaucoup de protocole. Partout, les prêtres ou ceux qui en tenaient lieu, présidaient les cérémonies. La parole (prières, incantations, évocations, discours, mais surtout prières) ne visait pas à glorifier le défunt, mais à l’inscrire dans une continuité extratemporelle du groupe social.

Avec une autre conséquence qui mérite d’être soulignée : les « preneurs de parole » ne s’improvisaient pas, ils étaient au contraire des « professionnels » de la prise de parole en public. Certes, toutes les oraisons funèbres n’atteignaient pas le niveau de perfection de celles d’un Bossuet, ou, plus près de nous, d’un Victor Hugo ou d’un André Malraux, mais toutes présentaient un minimum de qualité.
Que sont devenues les cérémonies mortuaires aujourd’hui ? Plus de dimension verticale, une horizontalité à la limite de la désespérance. Des prêtres de moins en moins présents, ou même complètement disparus. La mode est désormais installée, les prêtres laissent la place à des « proches » plus ou moins proches du défunt. De quoi parle-t-on ? Du défunt, point à la ligne. Les jeux sont faits, la perspective s’arrête au défunt, et ne saurait aller plus loin et c’est seulement naturel, puisqu’au-delà du défunt, en culture agnostique, comme c’est notre cas, il n’y a plus rien.
Mais qu’est-ce qu’un défunt, qui n’a plus ni destin, ni destinée ? Un humain ordinaire, ni plus, ni moins. Autant dire, rien à ajouter. Seule échappatoire : enjoliver. Le pauvre mort se trouve soudain paré de qualités et de vertus posthumes qu’on ne lui avait jamais connues ni reconnues de son vivant ; autant le dire tout net : parfaitement méconnaissable, une autre personne ! Non prévenu, vous en venez à vous demander si vous ne vous êtes pas trompé d’enterrement.
Le sage s’interroge : mais comment mes voisins supportent-ils cette manipulation mensongère ? La réponse, pourtant évidente, ne manquera pas de surprendre : c’est qu’ils n’entendent pas ou qu’ils entendent peu. Je m’explique.
Un éloge funèbre ne s’improvise pas. Il y faut du métier, du savoir écrire, du savoir construire. Or, il ne s’agit là que d’un préalable. L’éloge, bon ou mauvais, est porté par la parole ; mais la parole en public, cela aussi, un métier. Encore plus vrai quand cette parole s’exprime en milieu sonore, avec échos aujourd’hui compliqués par l’usage habituel de micros. Est-ce là tout ? Non ! Le bon orateur est un acteur, il use de ses émotions, mais n’est jamais emporté par elles, exercice presque impossible pour un réel proche du défunt. Les anciennes cultures savaient parfaitement cela : les seules expressions verbales autorisées desdits proches, les pleurs et les gémissements des femmes, et s’il n’y en avait pas, de pleureuses professionnelles.
Nos apprentis orateurs d’occasion, ignorant tout de ce que nous venons de décrire, éructent dans leur micro une manière de bouillie verbale que personne ne comprend et qui ne peut donc étonner ou contrarier personne.
Et voilà comment notre époque arriérée produit désormais des cérémonies mortuaires d’un niveau patronage amateur, sans dimensions ni grandeur, des cérémonies que je trouve parfaitement insupportables.

– Je suppose que vous devez abhorrer, très logiquement d’ailleurs, ce qui devient très mode, l’incinération ?
– C’est plus compliqué que cela. Tout d’abord, l’incinération n’est en rien une pratique moderne. Tout au contraire, utilisée dans nombre de sociétés primitives, puis dans une large proportion de civilisations anciennes, grecques et latines incluses.

Les modalités ont beaucoup varié, mais ce qui est remarquable, c’est que les civilisations ont partagé une manière d’objectif commun : aider l’immatérialité de l’individu à se libérer de sa mortelle dépouille. Le feu libérateur, purificateur, salvateur. Le feu qui permet, ici de libérer l’âme, la fumée transportant cette dernière vers le royaume des dieux ou vers un au-delà, ailleurs, de rendre possible une réincarnation.

Est-ce que ces incinérations ont quelque chose en commun avec les actuelles crémations ? À vous de voir…
– Mais ce n’est que très récemment que l’Église catholique autorise les crémations, après s’y être longuement opposée !
– C’est vrai, mais les chrétiens orthodoxes, comme d’ailleurs les Juifs pratiquants les interdisent depuis toujours, et continuent de les interdire, ou tout au moins, les déconseillent. Rien à voir d’ailleurs avec la promesse de résurrection : les croyants de ces religions sont persuadés que l’action divine ne saurait être entravée par l’état physique des corps, mais considèrent cependant que l’inhumation serait plus respectueuse de la création.

– Votre opinion personnelle ?
– Une tombe donne sans doute plus de peine qu’une urne. La crémation comme ultime moyen de raccourcir encore l’effort des survivants, insupportable. Mais ce n’est pas la crémation en elle-même qui est en cause, mais la manière dont elle parfois pratiquée.
– À vous entendre, sans croyance collective en une forme de transcendance, les cérémonies mortuaires ne peuvent dépasser le stade de la formalité. Vous-même, vous croyez donc en Dieu ?
– J’ai presque envie de réponde que cela ne vous regarde pas. Parce que, de toute façon, la question n’est pas là.
– Mais encore ?
– Rappelez-moi le cinquième commandement ?
– Tu honoreras ton père et ta mère, me semble-t-il.
– C’est exactement cela. Personne ne nous oblige à aimer nos parents. Nous pouvons parfaitement ne pas les aimer ou ne pas souhaiter leur obéir. Mais pour autant, cela ne nous dispense pas de les honorer. Honorer : respecter, le respect sous toutes ses formes.

Et bien sûr, assister, si cela s’avère nécessaire. Mais savez-vous bien qu’il s’agit là du commandement le plus ancien de l’humanité, partagé par absolument toutes les cultures, les plus primitives y compris ? Avant même l’interdiction de tuer, de voler la femme ou les biens d’autrui ? Un respect non limité aux parents biologiques, bien au contraire, étendu à tous les acteurs qui ont contribué à l’éducation et la formation de l’individu, sa protection tant qu’il était vulnérable, une parenté étendue à la tribu, au village….
Songez-y ! Les lois inutiles finissent toujours par disparaître. Le cinquième commandement n’a jamais été remis en cause nulle part, et cela suffit à prouver son utilité, plus sa nécessité, pour l’expression de notre humanité même.
L’accompagnement des morts aux portes de leur éternité est le point d’orgue du respect manifesté à la parentèle élargie ! Je ne donne pas cher de la survie d’une humanité qui vient à négliger un commandement né en même temps qu’elle !
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Merveilleuse chronique (et sans nul doute, ma préférée depuis que je vous lis) !
Je l’imprime tout de suite, comptant bien l’archiver, tant elle me plaît !
Comment ne pas songer, en la parcourant, à Paul Léautaud (ce Diogène de nos Lettres)
qui, muni d’un filet à provisions, eut le culot d’entamer un paquet de biscuits, lors des interminables funérailles de…Paul Valéry !
Sachez que j’en approuve le titre et que j’en partage également tous les points de vue : à
plus forte raison, depuis novembre 2015, date à laquelle j’ai eu non seulement la douleur de perdre mon père (vaincu par un quintuple cancer) ; mais ai, en outre, reçu mission de retracer sa si curieuse existence, dans un discours que j’ai lu moi-même au micro.
Discours que le curé, qui le « minutait » en la circonstance au bracelet-montre, eut le « bon goût »…de trouver bien trop long, à l’issue de la cérémonie !
En revanche, si j’en connais un qui, contrairement à moi, pourra aisément « se recaser » plus tard aux pompes funèbres Borniol, c’est MANU Ier, actuel roi des Jobards !
Très longues, elles aussi, ses oraisons fréquentes sont, comme vous le savez, « ultra-lyriques » et comme, je trouve qu’il « enterre plutôt bien », (voyez comme il a su promptement enterrer la France en deux mandats funèbres !), je vais stipuler dans mon futur contrat d’obsèques que ce soit lui, et nul autre, qui rédige et prononce…mon propre éloge !
Après tout, je le mérite, et, dans la mesure, où c’est sans supplément de prix, ce serait dommage de ne pas en bénéficier !
J’aurais bien exigé aussi la présence de Brigitte en grand deuil, mais il paraît qu’elle n’est pas toujours disponible !
Merci pour ce commentaire encourageant et documenté… Je suis sûr que votre oraison ne s’inscrivait pas du tout dans la lignée de celles que dénoncent notre sage…