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Le texte :

– C’est gentil d’accepter de nous recevoir à nouveau ! On nous a dit que vous avez été souffrant ? Vous êtes remis ?
– Comment était la route ? Difficile, sans aucun doute ! Il a plu toute la nuit, et d’ailleurs, ici, sur notre montagne, il pleut presque sans discontinuité depuis huit jours. Alors, profitons de cette éclaircie qui pourrait n’être qu’éphémère !
– Oui, la route était difficile, mais pas impraticable, mais vous ne répondez pas : êtes-vous remis de vos ennuis de santé ?
– Suffisamment en tout cas pour vous accueillir avec plaisir ! Mais je suppose que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour seulement vous enquérir de ma santé !
– Une ou deux questions, si vous le voulez bien !
– Je répondrai si je le peux. Mais je veux être honnête avec vous : je ne vous comprends pas. J’ai désormais atteint un âge où il devient plus raisonnable de regarder le rétroviseur que l’horizon, mais pour tout vous dire, j’ai le rétroviseur un peu triste ! Hier, imbécile, j’étais sûr de mes convictions, je ne doutais de rien, aujourd’hui, vieillard claudiquant, je ne suis plus sûr de rien, je doute de tout. Pourquoi ? Parce que j’ai découvert que nombre de mes certitudes d’hier étaient de sinistres âneries.
– Rassurez-vous : ce qui nous intéresse, ce n’est pas votre avis en tant que tel, mais votre avis, témoignage, d’un homme de votre génération.
– Allons donc !
– Pensez-vous que nous allons avoir la guerre ?
– Avec, ou contre qui ?
– La Russie, bien sûr ! Le fauve qui rôde à nos portes !
– La Russie ? Le contraire d’une hypothèse.
– ?
– Une certitude.
– Vous ne nous rassurez pas !

– C’est très simple. Aussitôt que nous aurons en France un territoire de la taille d’un département avec une majorité d’au moins quatre-vingts pour cent de Russes, tous russophones, auxquels notre gouvernement ne se contentera pas d’interdire totalement l’usage de leur langue maternelle, mais ajoutera à ce mauvais traitement toute une série de mesures plus vexatoires les unes que les autres, bombardements sévères et mortels y compris, aucun doute, il ne se passera pas dix ans que la Russie ne finisse par réagir.
– La Russie pourrait vouloir nous envahir pour d’autres raisons que celle que vous dites.
– Un pays n’envahit son voisin que pour trois raisons principales. La première, nous venons d’en parler, c’est la protection de ressortissants émigrés. L’Ukraine mise à part, pour le reste du monde, pas vraiment d’actualité, au moins pour la décennie à venir, nous venons de le voir. La seconde, le besoin d’espace. L’envahisseur étouffe à l’intérieur de ses frontières, il veut qu’on lui fasse de la place. La Russie ne manque pas d’espace, c’est le contraire, elle peine à pleinement utiliser ses immenses espaces. La dernière raison, c’est le projet de piller les richesses d’autrui. Là encore, aucun souci pour nous, plus rien à piller en Europe, et encore moins en France. Pas de matières premières, une agriculture dévastée, des entreprises détruites ou zombies… Quand ils ont vaincu l’Allemagne, les Américains ont pillé ses ingénieurs allemands, les nazis comme les autres. Mais nous n’avons même pas d’ingénieurs à nous faire voler, les Russes ont tout ce qu’il faut chez eux.

– À vous entendre, nous n’aurions rien à craindre ?
– Oui et non. Je vous ai cité trois motifs, mais il en existe un quatrième, pas du tout négligeable : la guerre préventive. Attaquer avant d’être attaqué. Donner à croire à quiconque que l’on va l’attaquer demain ou plus tard, c’est prendre le risque de l’inciter à anticiper notre agression. Les Européens n’ont que guerre à la bouche. Ils s’arment, ils se préparent, ils seront prêts demain, cinq ans, trois ans… c’est une autre manière de dire qu’ils ne sont pas prêts aujourd’hui ! Voudraient-ils pousser les Russes à agir de manière préventive qu’ils ne s’y prendraient pas autrement ! Mais le pire n’est peut-être pas là.
– C’est-à-dire ?
– Nous sommes une espèce très ancienne. Au moins cent mille ans, peut-être trois cent mille, voire plus. Or, si loin que l’on puisse remonter, partout où l’on retrouve des traces d’humanité, on détecte de manière indiscutable des preuves de guerre. Au contraire de tant de discours à la mode du temps, le besoin de guerre est-il inhérent à notre espèce ? Pourquoi des populations primitives se faisaient-elles des guerres, semble-t-il impitoyables ? Le besoin d’espace ? Peu vraisemblable, la terre était pour les humains un vaste désert. Le désir de voler des richesses ? Les tribus nomades ne possédaient rien, rien qui vaille les risques inhérents aux affrontements violents.
– Le vol des femmes ?
– Bien sûr, cela a dû se produire de temps à autre. Mais plutôt rarement ; c’est que la guerre est sans doute le moyen le moins efficace pour de tels projets. Enlever, puis garder des épouses volées, entreprises coûteuses et bien difficiles. Les alliances, les échanges de bon voisinage servaient l’exogamie à bien meilleur compte. Non, à bien y réfléchir, nos très grands anciens n’avaient pas de motifs bien sérieux pour s’entretuer, et pourtant, ils le faisaient. La seule explication est celle proposée par de nombreux anthropologues : à rebours de tant de discours à la mode, la violence est un fondement de notre espèce, la guerre, un ciment des tribus. Les peuples restés longtemps hors de l’horreur guerrière semblent éprouver comme un intrinsèque désir de guerre.
– Comment pouvez-vous penser cela ?
– Jugez vous-même ! Radio, télévision, des bruits de bottes partout. Mais cela ne semble plus effrayer personne. Des généraux, des amiraux, qui le plus souvent ne se sont jamais battus, pérorent à qui mieux, interrogés, encouragés par présentateurs et journalistes. Vous l’avouerais-je ? Les femmes, présentatrices et journalistes me font, s’il est possible, encore plus peur que les hommes. Nombre d’entre elles, décolleté en bataille, interrogent et donnent la réplique, dans un état d’excitation fiévreuse de fort mauvais augure. Les résultats semblent là. Hier, un chef d’état qui aurait osé « nous allons prochainement entrer en guerre » aurait encouru un large désaveu collectif. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et c’est exactement cela qui me fait peur. La guerre est une horreur absolue, toujours désastre inutile qu’un peu de bon sens aurait permis d’éviter. Une évidence qui ne semble plus faire consensus, et pour moi, une très mauvaise nouvelle.
– Mais encore ?
– La guerre, toujours un maquillage honteusement défraîchi. Le maquillage : les peuples s’entretuent. Sous le maquillage : seuls les manants vont au front, les dirigeants prennent le thé, sablent le champagne et sélectionnent les petits fours. La guerre n’est que la continuation de la paix, par d’autres moyens : les dirigeants contre les peuples. À la fin, toujours, les peuples seuls perdants. Et voilà pourquoi, jeunes gens, je reste un peu soucieux !


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