/Nouvelles

7 mai 2026

« Son nom est Mystère ! », 3ème partie

Vous préférez écouter ? Découvrez l’audio !

Le texte :


À cet instant, en même temps que le son d’un coup de feu, choc, puis violente douleur dans le dos. Cependant, réflexe, il empoigne la crinière de l’étalon, au moment où ce dernier, effrayé, s’emballe dans un galop furieux ; le réflexe évite la chute du cavalier, ainsi que celle de la jeune femme, cramponnée derrière lui. La pente est raide, quelques foulées de galop plus tard, la situation est à nouveau sous contrôle. Il devient possible de s’inquiéter du sort de la jeune fille.

– Non, rien, rien de plus qu’une piqûre d’épingle. Ne te retarde pas pour moi, pousse ton cheval. 
Il souffre moins, mais il lui semble qu’un liquide tiède lui coule le long du dos. Impossible. Sa compagne n’est pas blessée, il ne peut pas l’être au travers d’elle. Lâche imagination. À moins qu’une fois encore, les femmes ne se montrent plus courageuses que les hommes. Mais non, en la circonstance, une explication qui ne tient pas. 
– Décidément, tu ne m’écoutes pas, pourtant je t’en supplie, nous ne sommes pas encore hors d’atteinte, pousse ton cheval autant que tu le peux ! 
– La pente est raide, le sol est en pierraille, l’étalon a le pied incroyablement sûr, mais il doit choisir où poser ses pas, il ne peut pas réellement grimper plus vite. Tu crois que ton père nous prendrait pour cible ? 
– Lui, je ne sais pas ; mais ses copains, sûrement. 
– Des copains ? 
– Bon, plus justement, des complices. Qui ne nous lâcheront pas si facilement. Regarde devant nous, à moins de cent petits mètres, la forêt de sapins, le salut, ils ne nous verront plus. 
– Complices ou copains, ils sont nombreux ?
– Je ne sais pas ; ils ne sont jamais venus chez nous ; réunions fréquentes, mais pas à la maison. En général, l’homme qui se prétend mon père s’y rendait seul, mais parfois sa femme l’accompagnait. Avec ou sans elle, j’ai souvent soupçonné son mari d’être plus ou moins ivre quand il rentrait, mais je ne pourrais pas le jurer. 
Ils parviennent enfin au couvert des arbres. 
– Faisons une pause ; l’étalon effectue un travail extraordinaire, mais la sagesse commande de ménager ses forces. 
– Non, non, plus tard, plus tard ! 
– Pourquoi, mais pourquoi ?
– La route ! Il y a une route qui grimpe jusqu’aux neiges éternelles. Des véhicules sont peut-être à nos trousses ; c’est même vraisemblable ; nous devons absolument atteindre la neige avant eux. Dans la neige, ils ne pourraient continuer qu’à pied, plus aucune chance de nous rattraper ; pour nous, la neige, le salut. 
– La nuit, la nuit sera bientôt là. Nos ennemis, nous aussi, nous allons tous être pris par la nuit. 
– Ne t’inquiète pas de cela ; tu le sais d’ailleurs, les nuits de neige ne sont jamais obscures.

On arrive à la route, qui paraît déserte. Ils traversent ; quelques instants plus tard, la neige, ils y sont. 
– Mets le cheval au pas, mais continuons de monter. 
– Tu n’as pas froid ? 
Son étrange rire de cristal. 
– Mais toi, oui, tu as froid.   
À ce moment, venant de la route, concert d’aboiements. 
Nouveau rire de cristal.

– Ils sont devenus fous ! Des chiens, ils ont emmené des chiens pour nous pister. Deux, peut-être trois. Mais nous sommes presque rendus, ils ne nous rattraperont jamais. 
Comment sait-elle tout cela ? 
– Une fille de la neige et du froid, mon univers, c’est aussi simple que cela !
– Ton prénom, quel est ton vrai prénom ? Tu n’as pas voulu de Colombine.
– Mystère ! 
– Mystère ? 
– Mystère ! Peut-être que je n’ai pas de prénom, ou bien que je m’appelle Mystère. Mystère, tu ne trouves pas que cela m’habille bien ? 
Neige, fatigue, douleur dorsale, bonheur d’être auprès d’elle, rêve ou cauchemar, j’ai la conscience qui prend l’eau, pense-t-il. 
– Nous sommes rendus ; pied à terre, noue les rênes autour de l’encolure de ton cheval et fais-le filer, envoie-le promener nos poursuivants le plus loin et le plus longtemps qu’il pourra.

Lever le bras, gifler la croupe, la douleur est trop forte, le bras ne bouge pas, aucun doute pourtant, les aboiements se rapprochent, les chiens sont déjà presque sur eux, piège mortel, une ombre fluide comme en rêve se glisse devant lui, l’étalon bondit… toujours le rire de cristal…
– Pincé, pincé, seulement pincé sous le ventre, la surprise et les chiens, j’ai fait de ton cheval une vraie bombe. Viens, suis-moi, derrière ce bouquet d’arbustes. Est-ce que tu peux marcher ? 
Oui, il marche.

– Est-ce que tu souffres ? 
Oui, non, il ne faut pas y penser, voilà tout. 
– Regarde, nous y sommes. Cinq marches à descendre, mon royaume, je t’invite. 
Elle a poussé une porte ; cachée sous la neige, une minuscule cabane tellement protectrice. Les chiens sont à la hauteur du bosquet ; les chiens ont dépassé le bosquet.

– Tenus en laisse, les hommes courent derrière eux. Tous, entraînés par ton cheval. La neige a caché notre odeur aux chiens, la nuit a masqué nos piétinements aux hommes et aux chiens. Regarde, lits de fougères tout au long des cloisons. Nous allons y prendre un peu de repos. Allonge-toi, je reviens dans un instant. 
– Je peux t’aider ? 
Rire de cristal.

– Non, tu ne peux pas. Allonge-toi. Je sors et je reviens. 
Elle est déjà dehors. 
Seul, un peu désemparé. Debout, dans la petite pièce obscure, très faiblement éclairée par les lueurs de neige, au-delà de la porte restée entrouverte. Immobile debout, toujours cette piqûre impossible dans le dos, le monde tourne de travers, il y titube comme un ivrogne, malgré lui, volontairement, il se laisse écrouler sur la litière…
Bruissement derrière la porte, c’est elle.

– Regarde, je m’appelle Mystère et je suis la sorcière au balai de fougère. 
Pose en riant son étrange instrument à côté de la porte.
– Il est tard, sans nous, l’étalon va beaucoup plus vite qu’eux, ils vont se lasser bientôt et alors, demi-tour ! S’ils ont compris que le cheval n’a plus de cavalier, ils vont chercher des traces de pas dans la neige ! Ils ne trouveront rien, la neige est molle, mon balai a facilement tout effacé. Les traces de nos pas et même celles de nos effluves. Tu as pu t’allonger sur mes fougères, tant mieux ! Es-tu bien comme cela ? Ta blessure dans le dos ?

Comment sait-elle cela ? 
– Tes fougères, magiques, elles effacent les empreintes, mais aussi les douleurs. Mais toi…
Elle pose un doigt sur ses lèvres. 
– Bien sûr, s’il t’a touché, il m’a eue, moi aussi, avant toi. Non, je ne suis pas plus courageuse, mais je n’ai presque pas souffert. Ma maladie peut-être, ou bien, pour moi, la balle n’a fait que traverser. Je ne sais pas. Mais pour tous les deux, les jeux sont faits. Sortis du cercle des humains, nous échappons aux hôpitaux d’état et à leur aide à mourir. Les vivants ont parfois besoin qu’on les aide à vivre, mais pour mourir, personne n’a besoin d’aide. J’ai poussé la porte, il ne fait plus ni chaud, ni froid, et il n’y a plus désormais rien de visible au monde. Je m’allonge à côté de toi. Mon chéri, prends-moi dans tes bras. Tu prends très bien dans les bras. Première et dernière nuit, nous n’en aurons pas d’autres.

Une nuit d’amour pour une vie d’amour. Viens, faisons un enfant, nous ne nuirons à personne. Faisons un enfant, lentement, sagement, amoureusement. Et puis, s’il nous reste un peu de force, nous dormirons ensemble, un peu, quelques instants, juste avant le grand appareillage de l’aube prochaine.
Il s’éveille. Il ne souffre plus, plus vraiment, mais il est épuisé. Et il a froid, très froid. Presque inconscient d’épuisement. Lutter pour ne pas sombrer, pas trop vite, pas complètement. 
– Tu as dormi ? 
– Je ne sais pas. Peut-être. Et toi ? 
– Moi non plus, je ne sais pas. Éveil ou sommeil, quelle différence à présent ? Tu trembles. Pourquoi est-ce que tu trembles autant ? 
C’est vrai. Violents frissons, irrépressibles contractions.
– Un peu la fièvre, un peu le froid, ou les deux à la fois. Rien de bien grave.

– Spasmes violents, tu ne peux pas survivre comme cela, tu dois te réchauffer. Il y a un petit poêle dans la cabane, je l’allume parfois, pour les très grands froids ; on ne pouvait pas le mettre en route plus tôt, la fumée aurait fait comme un drapeau ; mais au profond de la nuit, la fumée, personne ne la verra. Tout est prêt, dans un instant, la température va s’élever. 
Il l’entend s’activer, mais il ne voit rien. 
– Bien sûr, la plupart d’entre nous voient dans l’obscurité, mais personne ne sait pourquoi. 
Bientôt, la danse d’une lueur. Très vite, il fait moins froid. 
Elle se recouche contre lui. 
– Tu trembles déjà beaucoup moins. Serre-moi dans tes bras, serre-moi le plus fort que tu peux ! Serre-moi comme si c’était la première et la dernière fois. 
– La chaleur qui va venir, la chaleur qui vient, ce n’est pas bon pour toi, cela pourrait te tuer !
– Souvent comme cela. Il faut que l’un meure pour que l’autre survive.

– Non, non, en aucun cas, en aucune façon, je ne veux te survivre ! Si tu pars, je pars. 
– Qui décide ? Toi ? Moi ? Personne ? Mais pour moi, c’est du pareil au même, si tu pars, je pars. La vérité est que nous partageons un monde très imparfait : les êtes nés pour partager l’éternité ne peuvent y survivre. 
Les spasmes ont cessé, mais il lui semble que la fatigue gagne encore. Lutte farouche pour garder les yeux ouverts, lutte farouche pour ne pas sombrer dans l’inconscience.
– Je t’ai tout donné, même ma vie. Et toi, tu ne peux même pas me veiller pour ma seule nuit d’amoureuse. 
Trahison, il a dû s’endormir, au moins un instant. Pardon, il veut demander pardon, mais même cela, il ne le peut plus. À nouveau, la bascule ; avant de sombrer, une impression, un sentiment, un seul bras, elle n’a plus qu’un seul bras, plus de bras gauche. Mais ce n’est peut-être pas vrai. Ou peut-être un cauchemar. Le dernier cauchemar.
Nouvel éveil. Poignant sentiment de solitude. Le feu va s’éteindre, mais il éclaire toute la pièce. Trempé, il est trempé. Il se réveillait souvent comme cela quand il était enfant. Mais il n’est plus un enfant. À ses côtés, personne, plus personne. Seulement la jolie robe bleue, trempée elle aussi.
Des pas, des voix au-delà de la porte, qui soudains s’ouvre en grand. En un instant, la cabane est violée, envahie.

– On le tient, ils sont là ! Non, il n’y a que lui, il est seul, la malade s’est enfuie, elle va contaminer tout ce qu’elle va croiser ! 
On le secoue avec la plus grande brutalité. 
– Parle, parle, qu’as-tu fait d’elle ? Où est-elle ? Où l’as-tu cachée, enterrée ? 
– Laissons-le, même plus conscient, en train de passer, personne ne peut plus rien pour lui. 
– Une hospitalisation ? 
– Hélicoptère, ambulance, urgences, pour finir par une euthanasie ? Quel bénéfice ? Quelques heures au plus, sans doute beaucoup moins, il aura passé, sans avoir rien coûté à personne. Dans cet abri sous la neige, cercueil et tombeau pour l’éternité, personne ne le dérangera jamais !
– Sa compagne ? 
– La fille au sang de glace ? Vérité, légende ? 
– Pas de fumée sans feu, pas de légende sans sa part de vérité. 
– La vérité, qu’est-ce que la vérité, sinon une légende à laquelle on a fini par croire ?

Bavardages insipides ; il sent qu’il bascule à nouveau…
Nouvelle naissance. Aboiements, pas très loin, mais ils se rapprochent. Debout, devant la litière de fougères, Mystère, dans sa robe de grâce.
– Tu as rêvé, tu as crié pendant que tu dormais, ne me racontes pas, ne te souviens pas, filons avant qu’ils ne nous rejoignent. Non, non, ne pose pas de questions, ni sur ma robe, ni sur quoi que ce soit d’autre. Lève-toi, et cours !

L’air vif multiplie ses forces, bientôt, c’est l’évidence, ils gagnent sur les aboiements. 
– Encore un petit effort, mon chéri, et ils ne pourront plus rien contre nous.  
Ils ne peuvent plus rien contre eux. 
Elle lui a pris la main, et de l’autre, libre, gracieusement et légèrement, a retroussé sa robe, ensemble, ils courent, heureux, libérés, légers, ils courent, par-dessus la montagne, les neiges éternelles. 


Son nom est Mystère

Une nouvelle de Michel Georgel

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimerez aussi

« Son nom est Mystère ! », 2ème partie

Vous préférez écouter ? Découvrez l’audio ! https://www.youtube.com/watch?v=5qQQVkX3ms8 Le texte : Mais il y a autre chose. – Regarde ! Toutes ces fleurs autour de moi ! Des fleurs...

« Son nom est Mystère ! », 1ère partie

Vous préférez écouter ? Découvrez l’audio ! https://www.youtube.com/watch?v=rOGIIli-03s Le texte : Ils ont atteint la chute du plateau. À présent, la descente. Grandiose. Partout, la forêt. À...

Le masque ou la vie

Dès la porte franchie, il se sentit saisi par le froid de l’extérieur. Mais pour commencer, pas si désagréable que cela ! Au contraire, une sensation qui venait comme fouetter l’épuisement. Profiter...