Résumé des chapitres précédents :
Lors du dernier épisode, nous avons vu les forces de l’ordre investir la ferme, dans laquelle Méline et Paul avaient trouvé refuge. Méline, malade, doit être hospitalisée de force ; elle a gagné un peu de temps en menaçant de se précipiter du haut de la falaise. Joseph assure le moins mal qu’il peut sa protection, mais les hommes de l’état reçoivent des renforts. Désormais, Joseph, malgré ses talents de combattant, est-il complètement désarmé ?
Debout, aux côtés de Méline qui dort, le géant s’interroge : que peut-il encore essayer ?
Vous préférez écouter : c’est ici !
Le texte :

Soudain, Pauline est à ses côtés ! Réalité ou rêve de panique, qu’importe, cette dernière murmure :
— Qu’est-ce que tu attends, grand dadais ! L’échelle, l’échelle sous le lit.
Éclair ! C’est vrai, l’échelle qui permet d’accéder à la grange ; pour s’économiser de la peine, il ne l’a pas rangée à sa place dans le sous-sol, il s’est contenté de provisoirement la glisser sous le lit du petit appartement. Pauline s’en était plainte, car l’échelle la gênait pour le ménage.

— Ah oui, l’échelle ! Mais elle ne sera jamais assez longue !
— Bien sûr que si, dépliée, elle sera bien suffisante.
Désormais, plus de doute, le ronronnement, un hélicoptère en approche, il est temps, plus que temps. Réveiller Méline, récupérer l’échelle, courir vers le fond de la plateforme, gagner la falaise qui se dresse verticale devant eux, l’échelle en place, Pauline avait raison, l’échelle est juste assez longue.
— Méline, ils arrivent, il faut fuir, je vais monter. Avez-vous assez de force pour vous accrocher à mon dos ?
Méline a compris, aussitôt sur le dos du colosse, lequel avale avec fureur les barreaux qui vont peut-être les sauver. L’hélicoptère est maintenant au-dessus d’eux, mais l’attention des occupants est accaparée par la porte-fenêtre de la chambre, ils ne semblent pas remarquer les fuyards.

Ceux-ci ont atteint le haut de la falaise. Joseph récupère aussitôt l’échelle. Il hésite. La plier et la poser à l’abri du regard des autres, en bas, disponible pour un éventuel retour ? Une histoire désormais sans retour. Vivement, il balance l’appareil de sauvetage dans le vide.

— Je vais continuer de vous porter, Méline, nous allons rejoindre Paul, un peu plus haut.
— Rejoindre Paul ? Pas besoin de me porter, Joseph, pour rejoindre Paul, je peux courir, je pourrais voler si nécessaire.
Un coup d’œil vers le bas, des hommes, mitraillettes à la hanche sautent sur le sol, courent vers l’intérieur de la chambre… Les fuyards ne sont pas encore repérés, encore quelques pas, ils ne seront plus visibles de la ferme. Sauvés ? Autant qu’on peut l’être.

Depuis son refuge, Paul a découvert avec horreur l’arrivée de l’hélicoptère. Il a d’abord pensé Méline perdue. Réflexe désespéré, il a commencé de courir vers la ferme ; mais quelques pas seulement, formidable soulagement, deux silhouettes viennent rapidement dans sa direction. Méline, Joseph ! Méline, Méline, comme tu vas rapidement, sans aide, sur ce parcours presque vertical et semé de difficultés ! Quelques instants plus tard, tous trois réunis dans l’étroit refuge.

Méline passe une main autour du cou de Paul et l’attire contre elle. Le plus charmant, mais aussi le plus tendre des gestes. Puis elle s’écarte, et fait un signe en direction de leur guide, qui, à la porte du refuge, inspecte les espaces en face d’eux, à l’aide d’une longue-vue récupérée dans le refuge. Tu avais deviné juste, ni sourd, ni muet. Mais Paul, un doigt sur la bouche, l’interrompt, il sait, il sait déjà.
Joseph, qui semble avoir achevé son inspection, se retourne vers eux et toujours aussi incroyablement calme, dit ;
— On ne peut pas attendre, il faut fuir, il faut fuir au plus vite.
— On ne peut pas nous voir depuis la ferme !
— Nous sommes déjà repérés, ils courent.
Joseph tend le doigt. Le temps de l’accoutumance du regard, certitude, un peu plus bas sur la montagne, quatre silhouettes se hâtent dans leur direction.

— Ils ont été postés au-dessus de la ferme. Ils devaient avoir pour mission de surveiller les flancs de la montagne. Une paire de jumelles, ils ne pouvaient pas nous manquer. Ils ne nous ont pas manqué. Des tueurs, des tueurs de religion.
— Si loin, comment pouvez-vous deviner ?
— Des forces de l’état ne se fatigueraient pas à courir. Ils auraient déjà balancé un tir de semonce au-dessus de nous, nous interdisant toute progression. Ces quatre-là, ils ne veulent pas nous arrêter, ils veulent nous sacrifier. À leur manière, poignard ou couteau.
— Mais pourquoi ne tirent-ils pas, ne serait-ce que pour nous retarder ?

— Ils ne le feront sous aucun prétexte, ils nous veulent pour eux, pour eux seuls, ils feront tout pour éviter d’alerter leurs collègues autour de la ferme. Le sentier que nous allons prendre nous mène tout droit jusqu’à la frontière, c’est l’unique passage, on ne peut pas se tromper. Paul, vous allez marcher en tête, je vous donnerai les indications nécessaires. Méline, vous suivez Paul, et moi, je ferme la marche. Méline, comment vous sentez-vous ?
— Une forme de miracle ? Cela fait si longtemps que je n’ai pas été aussi vaillante !
— Tant mieux, mais n’allez surtout pas au-delà de vos forces. Si vous vous sentez faiblir, n’hésitez pas, prévenez ! Vous ne pesez pas beaucoup, nous nous relayerons pour vous prêter la main, ou même vous porter si nécessaire.
On se met en route, enthousiasme du désespoir. Un peu plus tard, sans ralentir, Paul interroge :
— Pourrons-nous atteindre la frontière avant qu’ils ne nous rattrapent ?
— Aucune importance. Ils vont plus vite que nous, mais pas tant que cela.
— Aucune importance ?

— La frontière, elle n’est gardée par personne, et ce n’est pas le genre d’obstacle que les gaillards qui nous donnent la chasse soient susceptibles de respecter de quelque façon que ce soit. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que cette frontière, aucun d’entre eux ne l’atteindra jamais. Entre la frontière et nous, une large coulée de pierres, infranchissable pour qui ne sait pas distinguer les pierres stables de celles qui ne le sont pas. Nous passerons, plus ou moins facilement. Eux, tôt ou tard, ils seront pris par un éboulis.

Ce qui m’inquiète, ce n’est donc pas qu’ils nous rattrapent, mais ce que les survivants de leur groupe, si par malheur il y en a, vont décider de faire quand ils vont comprendre qu’ils ne pourront pas nous rejoindre. Nous voyant échapper à leurs poignards, ne vont-ils pas se résoudre à utiliser leurs armes à feu ? Voilà pourquoi nous devons nous hâter autant que possible, pour espérer mettre entre eux et nous, le plus de distance possible.
Un peu moins d’une heure plus tard, Joseph prévient :
— Gagné, nous avons atteint la coulée. La nuit va tomber, nous laissant juste le temps de passer. Quand vous serez de l’autre côté, il ne fera plus assez clair pour vous mettre en joue. Vous serez sauvés !
— Et vous ?
— Moi, je vais les attendre et m’amuser un peu avec eux, histoire de les retarder.
— Mais ils sont au moins quatre, plus peut-être !
— Voyez comme le passage est étroit : quatre ou cent, peu importe, ils ne pourront se présenter qu’un par un ! Méline, vous souvenez-vous comment on distingue les pierres stables ? Prenez la tête et guidez Paul.

— Oui, Joseph, je me souviens, vous me l’avez appris. Il n’empêche, si je viens à me tromper ?
Joseph rit de bon cœur !
— Si vous vous trompez, votre sort est réglé à tous les deux. Mais il y a tout de même, une probabilité forte que nous ne vous trompiez pas. Contre aucune chance de vous en tirer l’un et l’autre si vous ne tentez pas le passage. Assez discuté, je les entends et je les sens, ils sont maintenant tout proches ! Filez, n’attendez pas !
Adossé à la roche, paisible et froid, Joseph commence d’attendre. Il ne peut rien voir, car à quelques mètres, la falaise forme une sorte de coude. Mais il entend parfaitement les pas se rapprocher. Non pas quatre hommes comme il l’avait cru, mais cinq. Le dernier homme un peu plus lent que les autres.
Très proche, un premier individu, qui a dû prendre un peu d’avance sur les autres. Pour Joseph, la meilleure des configurations. Quelques instants plus tard, brutal face-à-face.
— Hadi, c’est toi ! Je n’en étais pas sûr, mais je pensais bien t’avoir reconnu !

— Le colonel ! Que faites-vous ici ?
— Je t’attendais pour te régler ton compte. Chose promise, chose due.
Hadi dégaine le poignard qu’il portait attaché à sa ceinture.
— Me régler mon compte ? Vous n’êtes plus rien désormais, vous n’avez aucun pouvoir sur moi, la juge me l’a certifié. Je dois la prévenir si vous continuez de me harceler. Vous avez été viré de la police, comme le sale raciste que vous êtes en effet. Mais je n’ai pas besoin de la juge. On va régler cela entre hommes, je vais vous saigner comme un poulet ! Vous saigner comme un poulet, c’est d’ailleurs la bonne expression.
— Entre hommes, mais à ta façon, n’est-ce pas Hadi. Toi, une arme, moi, rien ! Une situation qui nous convient à tous les deux. Tu vas mourir comme tu as vécu, Hadi, lâche jusqu’au dernier soupir !

Le poignard se précipite en avant, au moment précis où le deuxième poursuivant apparaît au coin de la falaise. Terrorisé, ce dernier fait aussitôt volte-face, et rejoint ses compagnons aussi vite qu’il peut.
— Demi-tour, vite, il faut filer, le colonel est après nous !
Inutile d’en dire plus, tous se hâtent. Mais quelques pas plus loin, arrêtés par le chef du détachement militaire, qui barre le chemin de fuite, son arme clairement pointée vers eux.

— Où courrez-vous ?
L’un des hommes explique :
— J’ai tout vu. À mains nues, il a tué Hadi. Nuque brisée, basculé dans le vide.
— Qui, qui ça ?
— Le colonel ! C’est son surnom. Son vrai nom, on ne le connaît pas. Personne ne le connaît. On ne sait rien de lui. Sinon que partout où il passe, les nôtres tombent.
— Il n’a pas d’arme ? Pas de fusil ?
— Pas vu !
— Moi, je suis armé, j’ai le joujou qu’il faut pour lui régler son compte, une fois pour toutes.
Le « joujou » fait moins peur aux hommes que le colonel derrière eux. Réflexe de survie, ils tentent de passer en force.
— Un pas de plus, je tire.
Rien n’y fait. Coup de feu brutal. L’homme le plus en avant du petit groupe s’écroule. Poussé du pied dans le vide. Cette fois, pour les deux derniers survivants, la panique change de direction.

Au-dessus d’eux, Joseph a tout entendu. Froidement lucide, il attend, il sourit. Les jeux sont faits, la nuit viendra trop tard pour le sauver. Gagner ne serait-ce que quelques minutes pour Milène et Paul… Et régler définitivement son compte avec soi-même. Les trois poursuivants surgissent presqu’en même temps au coin de la falaise. D’un coup d’œil, Serge Bouvier juge la situation. Leur ennemi barre la route.
— Couchez-vous, ordonne-t-il d’une voix sèche aux deux survivants devant lui, je vais l’abattre.
Impassible, comme indifférent, ne cherchant à l’évidence aucune sorte d’esquive, Joseph fait face, presque souriant.
Pas de sommations. Personne n’en saura jamais rien. S’il y a enquête, on accusera les pétochards devant lui.

Milène et Paul entendent le bruit de la rafale.
— Joseph ! Il s’est sacrifié pour nous faire gagner du temps.
Oui, c’est exactement cela qu’a fait Joseph.
— Joseph, c’est un surnom. En vrai, il ne s’appelle pas Joseph. Mais qui garde en mémoire le vrai nom des héros ?

— Regardez, ils ne sont vraiment pas loin, rattrapez-les, ordonne Bouvier. Inutile de les ramener !
Les deux hommes en avant de Bouvier hésitent !
— Le terrain est manifestement instable !
— Si les bandits devant vous sont passés, il n’y a pas de raisons que vous ne passiez pas vous aussi !
Faisant signe à l’homme le plus en avant :
— Toi d’abord !
L’interpellé hésite. Bouvier tire, quelques centimètres au-dessus de la tête. L’autre s’élance. Un individu incroyablement chanceux. Au moins cinquante pas, sans qu’il ne se passe rien. Puis, dans un fracas assourdissant, la silhouette humaine est avalée par la pierraille. D’abord il hurle ; peur ou douleur, ou les deux à la fois ; puis, plus rien, il a sans doute eu la chance de se faire assommer.
— Tu as compris, explique Bouvier ! Ton lourdaud de collègue s’appesantissait sur chaque passage. C’est le contraire qu’il faut faire, il faut y aller comme font les voyous devant nous, vite et léger. Comme cela les cailloux ne bougent pas, et s’ils bougent, tu es déjà loin devant eux quand ils commencent à s’animer.
L’homme pense : pourquoi n’y allez-vous pas, vous, si vous êtes si malin ! Mais ce n’est pas le genre de commentaire que l’on peut faire à qui tient une mitraillette orientée dans votre direction. J’y vais, après tout, j’aurai peut-être la chance de survivre. Je n’y vais pas, avec un tel imbécile, je suis sûr de mourir.
— Une poignée de cailloux, tu saignes l’homme, nous t’avons amené pour ça, tu es venu pour ça, la fille, tu fais ce que tu veux ; tu la violes, puis tu la tues ; ensuite, à toi les vierges !

Mais finalement, non, il n’y aura pas de vierges. Bouvier est furieux, on ne peut jamais rien confier à ces supplétifs de l’état, il faut tout faire soi-même.
La nuit tombe ; désormais, les fugitifs ne sont plus que des ombres ; trop loin pour être hélés ; trop sombre pour être tirés ? Bien sûr que non, Bouvier se sait excellent tireur, force doit rester à la loi…— Regarde, Paul, nous sommes presque au bout de la coulée. Un champ devant nous, on n’y voit presque plus, mais on devine, des myosotis, des myosotis, comme il n’y en a nulle part ailleurs. Le Paradis ! Encore un dernier effort, Paul, aux portes du Paradis.

La balle a sifflé juste au-dessus de leurs têtes.
— Il faut s’arrêter et s’accroupir, Méline !
— Et déclencher l’éboulement que nous avons évité jusqu’ici ! Non, il faut continuer, mais on peut marcher en baissant le haut de corps, cela sera suffisant !
Méline hier à bout, aujourd’hui, commando accompli.
La rage de Bouvier se trouve à son comble ; bien sûr, il ne peut en être certain, mais il en a l’intuition, il a tiré trop haut. Et maintenant, il ne voit plus rien, aucun doute, l’ennemi s’est aplati au sol. Il faut gagner un peu en hauteur. Rien autour de lui. Si devant lui, une énorme pierre plate. Déjà à l’intérieur de la coulée, bien sûr, mais une taille pareille, elle ne devrait pas bouger. Quelques instants plus tard, juché sur la pierre, qui de fait demeure immobile.

Il n’y a plus que de l’ombre là-bas ; mais une masse plus sombre qui semble se déplacer ; un fuyard ? Le plus vraisemblable. Viser, tirer. Le recul le déséquilibre, il se reprend, mais soudain, l’horreur le saisit, le sol se dérobe sous ses pieds, d’abord si doucement qu’il envisage de fuir, mais tout s’accélère, il tombe, des mains et des pieds, il tente de s’agripper à son rocher, qui devra bien finir par s’arrêter, plus bas, mais qu’importe, il est presque sûr d’avoir fait mouche, la roche ne s’arrête pas, au contraire, elle va toujours plus vite, la terreur s’empare de l’assassin, la roche qui jusque-là glissait à plat donne le sentiment de se soulever, de rouler…
Une formidable tape dans le dos, cela ne fait pas mal, enfin pas vraiment, mais il tombe, le nez dans les cailloux, il voudrait prévenir Méline, Méline, je suis touché, je suis tombé, continue, continue, ne m’attends pas, mais plus de voix, et bientôt le grand voile noir de l’inconscience…
La brume se dissipe, il devine Méline à ses côtés, qui le secoue presque durement, enfin aussi durement qu’elle en est capable, peu à peu, il comprend qu’elle lui parle, peu à peu, il comprend ce qu’elle dit… Méline, Méline, Joseph s’est sacrifié pour nous, mais Pauline et lui, j’ai trouvé, je sais…

— Mais qu’est-ce que tu attends, Paul, il ne faut pas rester là, c’est encore dangereux, il faut te relever, je vais t’aider, tu m’as tellement aidée toute notre vie, je peux bien t’aider pour les trois pas qu’il nous reste à franchir… Paul, Paul, nous avons gagné, on ne voit plus rien, mais caresse le sol, aucun doute, un véritable champ de fleurs, des fleurs, des fleurs et encore des fleurs, nous avons gagné, Paul, ils ne pourront plus jamais nous rejoindre, c’est comme je l’ai toujours dit, comme disait mon père, on n’est pas du tout obligé de les subir, on peut toujours leur échapper… Il ne fait pas vraiment froid, allongeons-nous, reprenons des forces, dès l’aube, nous poursuivrons notre envol !

Et maintenant, votre avis : Méline et Paul échappent à leurs poursuivants, c’est un fait.
Mais selon vous, est-ce dans ce monde-ci ?
Le récit vous a plu ? Prolongez votre plaisir : lisez le livre. Notre conseil : préférez la version numérique !

Sur la route des myosotis
De Michel Georgel
En savoir plus sur ce roman, se le procurer version brochée ou numérique :
https://librairie.audreco.com/book/sur-la-route-des-myosositis
Autres romans de l’auteur :

0 commentaires