/Nouvelles

30 avril 2026

« Son nom est Mystère ! », 2ème partie

Vous préférez écouter ? Découvrez l’audio !

Le texte :


Mais il y a autre chose. 
– Regarde ! Toutes ces fleurs autour de moi ! Des fleurs sauvages, celles que je préfère ! 
Une petite fille, assise dans l’herbe ; il voit bien quelques fleurs autour d’elle, mais pas tant que cela. 
– Ne reste pas debout, planté comme un dadais. Nous ne sommes pas obligés de flirter, mais viens au moins t’asseoir ! 
Pas une petite fille ; une jeune fille, presque une jeune femme. La chevelure folle, les perles de rire, il la reconnaît, la clairière, l’apparition. Elle raconte, elle plaisante, elle rit presque sans s’interrompre. Qui a le premier pris les mains de l’autre ? Pas lui, en tout cas, il n’aurait jamais eu cette insolence. Pas plus pour le premier baiser, ni ceux qui ont suivi. Des baisers ? Non, pas de baisers. Éveillé, plus de baisers, ni de fleurs, ni de fille, rien. Une présence tellement présente, cependant ! Peut-il entrer quelque part de réalité dans les rêves ?

De loin en loin, le même songe. En fait non, d’autres songes, mais toujours avec la même partenaire. Même violence de présence, mais avec le temps, toujours plus de violence de douleur. 
– Tu m’as laissée, abandonnée. Pourtant, je n’avais que toi, rien que toi, pour me sauver. Une visite, une simple visite, tu aurais pu au moins me faire cadeau de cela ! Je t’ai attendu, attendu, mais tu ne t’es jamais dérangé. 
Formidable injustice ! La maison vide ne lui a jamais accordé aucun signe, d’aucune sorte !
– Je ne pouvais pas, je ne pouvais rien, mes gardiens me surveillaient sans relâche. Et plus encore après ma tentative de fuite manquée, quand tu m’as trouvée. 
– Tu voulais t’enfuir ? 
– Bien sûr, moi comme les autres. Je ne pensais qu’à cela. Fuir ma prison. 
– Une prison ? C’est toi qui m’as demandé de t’y reconduire ! 
– Il le fallait bien ! Mal organisé, pas envisagé cette journée de forte chaleur. Je me suis trouvée si mal ! Obligée de rentrer !
Se renseigner, rassembler les informations concernant les occupants de la maison dans la clairière. Consulter le voisinage. Piste rapidement sans issue. Le lieu est désespérément isolé. L’habitation la plus proche, une ferme presque à l’abandon, mal tenue par un homme seul, taciturne, et quasi désocialisé. Pas d’autre piste, il faut se résoudre à poursuivre, au moins un peu, de ce côté. Très vite, il doit se rendre à l’évidence, impasse plutôt que piste.

De ses voisins, l’homme ne sait rien, ou presque. Des gens avec relation, cela c’est sûr : le terrain sur lequel est érigée la maison est clairement non constructible. Mais aucune juridiction ne semble s’en être inquiété. C’est comme cela dans ce fichu pays. Toi, l’agriculteur, pour ton travail, tu construis sur ton terrain, le moindre cabanon pour y remiser tes outils, ou procurer un abri à tes volailles, tout le monde te tombe dessus, la mairie, l’environnement, le département, le cadastre, je ne sais pas moi, ce qu’on appelle les autorités, c’est-à-dire tout ce ne poursuit d’autre but que de pourrir la vie des honnêtes gens… Il assure partager largement ce point de vue, puis essaye encore : la maison est-elle habitée en permanence ? Mais l’interlocuteur n’en sait rien, et en outre, il s’en moque complètement. 
– Mais leur fille, leur fille malade ? 
– Leur fille ? Des enfants dans cette baraque ? On va être clair, jamais entendu parlé de rien. Et pour une raison bien simple, ces gens-là ne m’intéressent pas, je ne me soucie pas d’eux, c’est un univers qui ne me concerne pas, voilà tout ! Et maintenant, terminé, vous avez sans doute du temps pour bavarder, vous êtes peut-être même payé pour cela, mais moi, j’ai du travail, et le temps, c’est ce qui me manque en premier ! 
La maison mystère garde tous ses secrets. Ses propriétaires n’y viennent plus ; ils auront rejoint un lieu plus propice à un traitement pour leur jeune malade, ou il se sera produit n’importe quoi d’autre. Il faut s’y résoudre, il ne reverra sans doute jamais l’apparition à la robe fleurie. 
Malgré la lourdeur à l’âme qu’entraîne cette idée, il faut continuer de vivre, le travail, le métier, l’exercice quotidien des montures… il pousse parfois jusqu’à la maison dans la clairière, mais pour ces visites qu’il sait désormais vaines, il choisit n’importe lequel de ses chevaux, l’étalon gris ni plus ni moins que les autres. Mieux, pour cette course, il n’est pas loin de le préférer : certes, l’animal est toujours autant sur l’œil, mais fait preuve d’endurance et d’habilité sur ce parcours un peu long, difficile et accidenté.

Ce n’est donc pas complètement un hasard si le cheval et lui-même se trouvent aujourd’hui, une fois encore devant la demeure mystère. Toujours aussi muette, presque hostile. Comme à l’ordinaire, il décide de contourner la petite maison, avant de s’engager sur le retour. L’étalon a déjà compris, c’est à peine s’il est nécessaire de le guider. La maison contournée, de lui-même, il s’engage dans le sentier, mais, à ce moment, violente explosion derrière eux ; l’emballement est immédiat.

Par chance, le sentier, presque vertical, est étroit avec de chaque côté, une végétation assez épaisse pour dissuader toute intrusion. Le cheval n’a d’autre choix que d’aller droit devant soi, tout en s’épuisant rapidement. Le cavalier, qui a plutôt facilement évité la chute, reprend rapidement le contrôle ; il arrête la monture, l’oblige à un demi-tour. On reprend la direction de la maison. 
Surprise, porte ouverte, un homme sur le perron, un fusil à la main, encore fumant. 
– Vous venez de tirer dans notre direction ? Vous avez affolé mon cheval, encore un poulain ; le pire aurait pu s’ensuivre !

– Écoutez-moi bien l’intrus ! Le pire, c’est ce qui pourrait vous arriver de mieux. Cela fait longtemps que je vous surveille. Je pensais que vous auriez l’intelligence de comprendre que personne ne veut de vous ici. Aujourd’hui, c’était un coup de semonce. La prochaine fois, je vous tire comme le rat malfaisant que vous êtes, et croyez-moi, je ne vous manquerai pas ! 
– Qu’est-ce que cette histoire ? Vous ne m’avez pas tiré dessus quand je vous ai ramené votre fille !
– On ne va pas vous dire merci toute la vie pour un petit morceau de bonne action. Une bonne action toute relative d’ailleurs ! 
– Que voulez-vous dire ? 
– Je veux dire que vous avez pris votre temps, quelques instants de plus, c’est un cadavre que vous nous auriez ramené. Mais peu importe, filez d’ici avec votre maudit cheval, et ne revenez jamais, je me répète, personne ne veut de vous ici ! 
– Votre femme m’a expressément demandé de vous rendre visite ! Je suis ici parce qu’elle me l’a demandé, et aussi pour prendre des nouvelles de votre malade. 
– Ma femme parle très bien et pense très juste. Mais c’est une femme, elle ne conduit jamais ces deux actions en même temps. 
L’étalon bondit, son cavalier parvient à reprendre le contrôle, mais c’est tout juste : d’un mouvement brutal qui a effrayé l’animal, l’homme vient de les mettre en joue. Serait-il assez fou pour tirer, de fait presqu’à bout portant ? Il pourrait aussi tirer vers le ciel, comme il l’a déjà fait, affolant une nouvelle fois le poulain, qui cette fois, ne pouvant fuir devant lui, commencera par un demi-tour, dont la violence aura de fortes chances de désarçonner son cavalier. Lequel, malgré le danger, ne peut se résoudre à quitter les lieux. 
– Vous pouvez m’abattre, c’est sûr. À cette distance, aucune chance de me manquer. Pourtant, je vous le dis clairement : aucune chance non plus de me contraindre à partir sans nouvelles de la jeune personne que j’ai ramenée ici. Tirez, ou parlez, pas d’alternative. 
Il s’est exprimé d’une voix calme, neutre, vide de toute animosité.
– Je le répète une dernière fois, je ne le redirai pas, filez sur le champ, ou je tire, hurle l’homme en face de lui. 

Situation sans issue, semble-t-il, mais à cet instant, une longue robe bleu ciel se dessine derrière le forcené, comme une manière de nuage se glisse à ses côtés, puis se campe en face du fusil toujours menaçant ! Une voix douce, mais ferme se fait entendre : 
– Êtes-vous devenu fou ? Vous allez abattre un homme qui veut seulement prendre de mes nouvelles ? Maintenant, pour l’abattre, vous allez devoir m’abattre en premier !
– Écarte-toi de mon chemin. Laisse-moi effectuer mon travail. Plus que mon travail, mon devoir ! 
– Votre travail ? Votre devoir ? 
– Je te l’ai déjà dit ; nous avons un dossier concernant cet individu, du lourd. Diffusion d’idées subversives, remise en cause de l’état et des institutions, des autorités, y compris des autorités médicales. Un individu que nous surveillons depuis longtemps. L’empêcher de nuire, notre mission, et cela par tous les moyens, l’élimination y compris, si cela s’avère utile ou nécessaire. 
– Il vient en voisin, en ami, seulement en ami !
– En ami ? Tu le sais mieux que personne, votre ridicule amourette ne vous mène nulle part. À la mort, pour toi ; pour lui, je ne sais pas, et je m’en moque. Deux races, mieux, deux espèces différentes. Sinon des rêves ou des mots, vous n’avez rien à échanger. 
– Vrai ou faux, c’est ma vie, pas la vôtre. 
Une seconde silhouette féminine apparaît aux côtés de l’homme au fusil. Immédiatement reconnue : son épouse. 

– Que fais-tu dehors, Colombine, rentre à la maison, tout de suite, tu te fais du mal !
Non seulement la jeune fille interpellée Colombine ne s’exécute pas, mais au contraire, lentement, certes, mais fermement, elle entreprend une marche à reculons, en direction de l’homme et de son cheval. 
– Bon, mais tu ne peux pas sortir, vêtue comme tu l’es. Prends au moins ton manteau ! 
Tout en parlant, elle jette un vêtement à la jeune fille, qui s’en saisit avec habileté, sans interrompre sa marche en arrière. 
La femme continue de pleurnicher : 
– Mon mari et moi, comment est-ce que tu nous traites aujourd’hui ! Nous qui avons tout sacrifié pour toi !
La jeune fille n’élève pas la voix, mais tout le monde peut l’attendre loin à la ronde. 
– Tout sacrifié pour vous, rien que pour vous. 
Elle est maintenant presque à toucher la tête du cheval. Elle parle pour n’être entendue que du cavalier.

– Mon chéri, je suis si contente que tu sois enfin venu me chercher. Je t’ai attendu, tellement. Le type derrière moi, fou à tirer. Il pourrait tirer, en espérant t’atteindre à travers moi. Ou que je tombe, et que tu sois à nouveau bien visible. Le plus vraisemblable est qu’il ne tirera pas, en tout cas pas tout de suite. 
– Bien sûr, c’est une très bonne idée, Colombine ! 
La femme sur le perron, tout en pleurnicheries. 
– Une petite escapade à cheval avec le monsieur, cela ne peut que te faire du bien. Pas trop longtemps, bien sûr, pour ne pas te fatiguer. Merci, merci beaucoup, Monsieur, d’avoir la gentillesse de promener notre fille ! Mais ne prolongez pas trop la promenade, Colombine est si fragile, voyez-vous, des promenades, très bien, mais pas trop longues, nous comptons bien sur vous pour nous la ramener rapidement ! Et surtout, ni soleil, ni chaleur, la médecine est formelle, elle n’y survivrait pas ! Au fait, ne prenez pas au sérieux les menaces de mon mari, il s’emporte facilement, et parfois les mots vont plus vite que sa pensée, mais c’est le meilleur des hommes ; seul compte pour lui, comme pour moi, le bonheur de notre Colombine adorée. 
– Pourquoi Colombine ? Pourquoi ne m’appelles-tu pas par mon vrai prénom ? 
– Voyons, Colombine, du passé tout cela ! L’ancien prénom, impossible à prononcer, impossible à retenir, une manière de prénom étranger, en provenance sans doute de frontières maudites. Colombine, ça se prononce et ça se retient !
– Seuls les papes et les voyous changent de prénoms.

La jeune fille a parlé assez fort pour être entendue de ses parents ; toujours sans bouger la tête, elle murmure au cavalier : 
– Il ne tirera certainement pas maintenant. Mais l’instant dangereux sera quand tu m’aideras à monter en croupe derrière toi ; tu seras alors, comme on dit, en première ligne, et cela tant que ton cheval n’aura pas exécuté son demi-tour. Plus courts seront ces instants, mieux cela vaudra pour nous.
La jeune fille continue de reculer, elle est à sa hauteur, il se saisit de la main qu’elle lui tend…

L’étalon gris galope la pente raide, bientôt, ils seront hors de danger. 
Lors de la course précédente, la jeune fille se tenait seulement à la selle, comme si elle voulait éviter tout contact entre leurs deux corps. Cette fois, ses bras ceinturés autour de sa poitrine, elle s’appuie contre lui. 
– Je dois te ramener, j’ai promis de te ramener très vite !

– Non, tu n’as rien promis du tout. J’étais présente du début jusqu’à la fin, et je suis formelle, tu n’as rien promis. Heureusement pour toi, d’ailleurs, car voudrais-tu me ramener, morte ou vive, que je ne te laisserai pas faire. Je suis partie, je ne reviendrai jamais. L’arbre reste sa vie durant planté où le tiennent ses racines, prisonnier de ses racines. Mais les fleurs et les feuilles partent comme le vent les emmène, et ne reviennent jamais sur l’arbre. Pousse ton cheval, il faut s’éloigner au plus vite.


Son nom est Mystère

Une nouvelle de Michel Georgel

Prochaine partie de la nouvelle à découvrir bientôt !

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimerez aussi

« Son nom est Mystère ! », 1ère partie

Vous préférez écouter ? Découvrez l’audio ! https://www.youtube.com/watch?v=rOGIIli-03s Le texte : Ils ont atteint la chute du plateau. À présent, la descente. Grandiose. Partout, la forêt. À...

Le masque ou la vie

Dès la porte franchie, il se sentit saisi par le froid de l’extérieur. Mais pour commencer, pas si désagréable que cela ! Au contraire, une sensation qui venait comme fouetter l’épuisement. Profiter...

Le guerrier qui ne voulait pas qu’on l’enterre.

Le drame ? Une chasse. Dix juvéniles courent sur la ligne de crête. Deux d’entre eux sont encore presque louveteaux. Ils s’efforcent derrière un splendide adulte, pelage fauve sombre, quasiment...