Un mois déjà !
Réveil dans la chambre d’hôtel que nous avons louée quelques heures plus tôt, au milieu de la nuit ; le moment d’un premier bilan.
Les blessures de Michèle redeviennent désagréables, la visite à une pharmacie proche est une première nécessité.
Pour ce qui est de ce qu’on appelle les « biens matériels », le compte est vite fait : il nous reste un téléphone et un ordinateur, tous deux anciens et plus ou moins en mauvais état… une garde-robe fortement éclaircie, plus de chaussures « civiles »… Dans ces conditions, prolonger notre voyage aux Caraïbes, aucun intérêt, aucune envie non plus… au contraire, désir de chez-soi, de racines, de cocon, dites cela comme vous voudrez… nous décidons de rentrer en France.
Premier problème : changer un billet d’avion à partir d’un téléphone qui va bien, à notre âge, pas si facile. Avec un téléphone à peu près aussi fatigué que nous pouvons l’être, très vite, l’évidence, mission impossible ! Joindre directement Air France, passer par-dessus la litanie des « faites le 1, le 2… », miracle pourtant, un être manifestement humain répond à notre appel, un opérateur incroyablement patient et gentil règle notre problème pour nous, et nous permet d’anticiper notre retour.
Pharmacie, puis le rendez-vous dans une caserne de pompiers… une caserne en grande banlieue, que nous aurons bien de la peine à trouver, l’adresse sur Google nous emmène sur un terrain vague… nous trouvons finalement, mais absolument par hasard.
Presque partout dans le monde, les banlieues sont plutôt laides, et celle-ci n’échappe pas à cette règle.
L’après-midi, il est temps de penser « rééquipement » : quelques vêtements, des chaussures, un téléphone. La capitale ne manque pas de centres commerciaux, tous plus modernes et brillants les uns que les autres. Nous roulons vers un nom que nous connaissons, mais nous zappons qu’il s’agit non seulement du plus grand centre commercial du pays, mais mieux, d’un des plus grands de la planète, avec deux conséquences : on y trouve tout ce que l’on peut souhaiter, c’est vrai, mais d’un lieu à l’autre, il faut marcher, marcher jusqu’à l’épuisement, car pour moderne que soit le lieu, la signalétique ne manque pas d’un minimum de cartésianisme, elle y est surtout… parfaitement inexistante. Ou alors, nous n’avons pas trouvé la règle du jeu, ce qui est possible aussi.
Le lendemain, convocation dans un commissariat de police (pas vraiment une convocation, nous explique-t-on, nous ne sommes pas obligés de nous y rendre, mais tout de même, ce serait mieux…). Nous y faisons la connaissance d’un jeune interprète, commis pour nos « interrogatoires », personnage étonnant, interprète à mi-temps, cultivateur éleveur pour l’autre moitié, de longues années d’étude en France, en Suisse, tout ce qu’il faut de sujets de conversations pour les temps d’attente…
Nous sommes de plus en plus fatigués, les interrogatoires n’en finissent pas… dix-huit heures, nous croyons en avoir fini, mais… moi, je me suis brûlé la plante des pieds, mais pas assez pour en parler. Michèle, en revanche, est brûlée à la main, au bras, au poignet, et sur une très large surface du dos. Là encore, on ne nous oblige à rien, mais on nous recommande avec force insistance, un examen médical dans un laboratoire spécialisé… c’est à deux pas, nous rassure-t-on ; en fait, des pas fortement allongés par d’insupportables embouteillages comme il en existe dans toutes les banlieues de toutes les capitales du monde, aux « heures de pointe », comme on dit. Nous sommes pourtant conduits par un véhicule de la police, dont le chauffeur se révèle un véritable as de la conduite automobile en tous genres, sens interdits, bandes d’arrêts d’urgence, louvoiements acrobatiques entre les files ralenties… le médecin du laboratoire authentifiera de vastes zones de brûlure du deuxième degré, deux heures plus tard, on nous dépose, enfin, devant notre véhicule… la nuit tombe tôt et brutale sous les tropiques, ce soir comme tous les autres, un coup d’œil sur notre nouveau téléphone portable, nous sommes à moins de trente kilomètres de l’hôtel, les bouchons de fin de journée se sont maintenant résorbés, même le Pont des Amériques se laisse franchir sans murmurer, nous voilà, enfin, épuisés, mais contents tout de même, dans notre chambre d’hôtel…
Lendemain matin, point du jour. Par plaisir, mais aussi par obligation, nous étions, informatiquement, plutôt bien équipés. Ordinateur, tablette… il ne reste rien de nos valeureux équipements. Peut-on aujourd’hui vivre si facilement sans informatique ? Par exemple, le vol vers la France, il faut s’enregistrer. S’enregistrer, avec le vieux téléphone, qui s’essouffle au moindre effort ? Le nouveau, qui semble capable de tout, mais que, pour le moment, nous ne maîtrisons pas du tout ? Soudain, l’éclair : le vieil ordinateur, celui que de courageux voisins ont sauvé. Course vers l’ordinateur. Il ne démarre pas. Certainement déchargé ? Nous avions laissé une recharge dans la voiture, ce qui a valu à cette dernière d’échapper au pire. L’ordinateur est branché, l’ordinateur frémit… et puis rien, l’écran présente des stries, rien de plus… choc, coup de chaleur ? Est-ce grave, docteur ? Le nouveau téléphone interroge Google Maps, « réparateur près d’ici ». En route pour le plus proche, qui se révèle une impasse. Le second à trois pas, porte un nom des plus encourageants : « Salva Mi Maquina », sauvez ma machine ! Nous ne pouvions pas tomber mieux : non seulement, l’équipe fait preuve d’une grande compétence, mais mieux, les dirigeants sont… français ! En vingt-quatre heures, notre ordinateur de secours est remis sur pied, on nous reconditionne un autre appareil, on nous procure des prises Apple utilisables en France (hé oui, même cela, nous n’avons plus…) !
Nous sommes sur la côte Pacifique ; il nous reste à conduire un aller-retour sur la côte atlantique, pour nous rendre chez notre amie française Monique, qui gentiment nous garde nos vêtements « européens »… les blessures de Michèle doivent être soignées, et Monique est la meilleure des infirmières… nous repartons, prêts pour le retour !
Nous le savions, bien sûr, mais décidément, nous venons de le vivre : il n’y a pas d’âge pour passer en quelques instants du rêve au cauchemar. Jugez-en !
Fin de soirée ; à l’extrémité d’un appartement qu’on pourrait qualifier de luxueux, vaste terrasse tropicale directement au-dessus de la mer, tout est calme, paisible, pas de vent, une soirée comme on n’oserait les rêver…

L’océan vu depuis la terrasse

Le salon et la terrasse
Un appartement que nous connaissons bien : nous y avons effectué plusieurs séjours. Une grande cour, un jardin, une piscine, le tout donnant sur la plage, quatre logements en rez-de-chaussée, le nôtre à l’étage. Une terrasse au-dessus de la mer, salle de séjour, cuisine parfaitement équipée, vaste chambre à coucher… un gardien loge sur place.
La soirée est magnifique, mais malgré tout, presque à regret, aux environs de dix heures, nous rejoignons notre chambre, trois pas derrière nous ; une promenade dans le sable, notre longue séance quotidienne de natation, nos carcasses réclament repos réparateur… je pense que nous nous endormons presque aussitôt ; comme par réflexe, j’ai débranché mon ordinateur à côté de la tête de lit, pour faciliter une consultation rapide, et puis non, sitôt ouvert, sitôt remisé… la prise ? Dans le mur, l’autre extrémité sans doute sur le sol de carrelage…

Vue de la chambre
Débat qui remonte à nos origines : lesquels ont le sommeil le plus réactif ? Les fils du chasseur- cueilleur, qui éveillés ou endormis, bondissent au moindre souffle pouvant évoquer prédateur ou gibier, ou les filles de maternalités jamais tout à fait apaisées ? S’il faut s’en remettre à notre expérience, victoire sans appel du réflexe maternel. Bon, je ne me réveille ni tout seul, ni le premier, mais quand on me secoue avec ce qu’il y faut de conviction :
– Michel, à côté de toi, regarde !
À côté de notre lit, deux couchages superposés pour enfants, que nous n’occupons pas, bien sûr ; pas de doute, flamme vive au niveau du couchage du bas ; le matelas est transpercé d’un espace circulaire d’une vingtaine de centimètres de diamètre. Les bords du cercle sont incandescents, au travers du cercle, on voit parfaitement le carrelage en dessous du lit. Je me souviens d’un seau rempli d’eau à proximité de la porte d’entrée, oublié par les femmes de ménage, quelques secondes plus tard, l’eau du seau est jetée sur le matelas. Geste vain. L’incendie n’en est même pas freiné. Au contraire, les flammes ont déjà gagné le lit du dessus, mais le pire n’est pas là, le pire est que le feu ronge maintenant le plafond, et se répand partout au-dessus de nous. Quand j’ai pris le seau au-dessus de l’escalier, à côté de la porte d’entrée, il m’a bien semblé deviner une lueur rouge au-dessus de moi, mais cela m’a paru invraisemblable. Maintenant, c’est l’évidence, le plafond se consume, ici, là, partout, des lattes s’en détachent et nous menacent du pire. Il faut fuir. Nous sommes à l’entrée. La clé, où est la clé ? Elle nous attend sur la porte. La serrure est souvent capricieuse, qu’elle résiste cette fois, ce serait le piège infernal, nous le voyons bien, les moments sont comptés. La serrure a pitié, notre appartement, je l’ai dit, est à l’étage, une vingtaine de marches à dévaler, cette fois c’est l’évidence, le plafond au-dessus de l’escalier est en flammes, des lattes s’en sont déjà détachées, il faut slalomer pour trouver un passage… malgré notre âge et l’usure de nos carcasses, l’escalier est dévalé, pluie de lattes derrière nous, ouf, nous voilà dans la cour, indemnes, ce que nous avons presque du mal à croire…
Du monde dans la cour, des voisins sans doute. Le gardien de l’immeuble, un Indien adorable, nous tend deux serviettes, nous réalisons que nous ne portons ni chaussures, ni le moindre vêtement…
Au-dessus de nos têtes, l’incendie continue de faire rage, mais il se déplace, gagnant le fond de l’appartement. L’escalier redeviendrait-il accessible ? D’où nous sommes, sur un meuble contre la porte, nous devinons une pochette avec tous nos papiers, le sac de Michèle, bien visibles… Les récupérer changerait bien des choses, mais sans chaussures, et sans vraiment de vêtements… je dois y aller, notre futur proche en dépend, mais… le gardien et un courageux voisin, un homme proprement admirable, m’ont observé, deviné mon hésitation, au moment où je vais m’élancer, ils me retiennent, me montrent le meuble en haut de l’escalier, oui, oui, ils ont compris, quatre à quatre, ils sont déjà dans l’escalier, je ne me suis jamais trouvé aussi mal, s’il arrivait quoi que ce soit à ces deux hommes… mais les voilà de retour… ils ont sauvé nos papiers, les clés de la voiture…
Ces deux héros tenteront une seconde incursion, et sauveront encore une valise contenant un peu de matériel informatique, dont l’ordinateur hors d’âge déjà évoqué, une antenne Starlink…
Les clés de la voiture en main, je me hâte de mettre la voiture à l’écart…
Le feu a pris il y a moins de vingt minutes, d’où nous sommes, nous voyons bien que l’appartement est dévasté. Police, pompiers, ils arrivent. Le gardien les a sans doute appelés. Leur intervention évitera une propagation de l’incendie aux autres appartements de l’immeuble. Pour le nôtre, on l’a vu, les jeux sont faits.
Les pompiers ont un infirmier. Il nous ausculte, êtes-vous blessés ? Non, nous sommes indemnes. Indemnes, enfin presque. En ce qui me concerne, c’est oui. Plus tard, je découvrirai m’être soigneusement noirci la plante des pieds, mais sur le moment, très supportable. Michèle en revanche, on l’a vu, souffre, notamment de la main et de l’avant-bras. L’infirmier ausculte, tension, rythme cardiaque… puis application sur les douleurs d’une pommade qui calme aussitôt. Est-ce qu’il peut me donner ou me vendre un tube de sa magie ? Non, c’est impossible, c’est interdit. Tout ce qu’il peut produire, une manière d’ordonnance. Est-ce que nous avons une chance de trouver une pharmacie à cette heure tardive ? Non, aucune, il faudra attendre demain. Mais si la douleur réapparaît pendant la nuit ? Avant de partir, il remettra de la crème, ce sera suffisant pour attendre demain. Pas d’autre choix que de le croire…
L’avion, le retour en France… vient le temps de mémoire. Avons-nous eu peur ? Sur le moment, il fallait surtout se hâter. Les jours suivants, tant à faire, les questions seront pour plus tard.
Plus tard, nous y sommes à présent, et nous nous rendons compte que nous avons été plus choqués que nous ne l’aurions cru. Et puis les interrogations : nous avons été écoutés, interrogés… mais ni les pompiers, ni la police ne nous ont aidés à répondre à ces deux questions pourtant lancinantes. La première, comment le feu s’est-il déclenché ?
J’ai jeté l’extrémité de la prise informatique sur le carrelage à côté du lit, cela, j’en suis sûr. Est-ce que cette prise a glissé sous les lits superposés ? Sur le matelas du bas ? Est-ce qu’une telle hypothèse serait susceptible de déclencher un incendie ? Pompiers, spécialistes informatiques, tout le monde crie à l’invraisemblable.
La seconde question : comment le feu a-t-il pu se propager aussi vite, aussi violemment, dans un appartement moderne, remarquablement équipé, et quasiment neuf ? Le plafond de lattes de plastique ? En principe, ces matériaux sont ignifuges. Serait-ce moins vrai qu’on ne le dit ?

Le désastre…
Au sujet de ces deux interrogations, nous sommes, bien sûr, preneurs de tout avis, de toute opinion, de toute expérience…

Un quart d’heure sépare ces deux photos du même endroit

Bormes les mimosas, 12 février 2026

Chère Madame, Cher Monsieur,
Recevez mon plus sincère et affectueux soutien dans cette horrible épreuve,
magistralement surmontée !
Il ne faut plus s’étonner de rien : les temps que nous traversons
sont authentiquement « sataniques » (voyez sur ce point l’affaire Epstein)
et les mauvaises forces s’y déchaînent très souvent… sans raison apparente !
Ma pauvre mère, il y a de cela une trentaine d’années, avait elle aussi échappé
de justesse au pire, dans une situation également peu banale : l’ambulance à bord de
laquelle elle était étendue et qui la menait alors à l’hôpital, ayant été littéralement
pulvérisée par un autre véhicule sur la RN 21 !
Je ne manquerai pas de prier pour vous dès ce soir !
Dites-vous, en guise de consolation, que vous avez apparemment de bons anges
gardiens qui vous assistent (même en voyage) !
Vous formez un beau couple : demeurez encore très longtemps aussi unis que vivants !
Votre ami et correspondant de Dordogne.
Merci beaucoup, très touché…
Bonjour M. Gorgel,
Millerand, entre deux agressions, m’alerte sur la catastrophe que vous avez traversée.
Je n’oublie pas que si Témoignagefiscal existe encore c’est grâce à vous et à votre fils, sans quoi l’Etat l’aurait fait fermer.
Je suis donc particulièrement heureux que les dégâts de cet accident paraissent limités.
Je vous souhaite un prompt et bon établissement.
Bien à vous. H. Dumas
Très touché par ce message, bonne continuation !